Résumé du troisième débat (samedi 2 octobre 1999 - après midi)
Animation : Pierre PETEL.
Éthique et marché des minéraux et fossiles
(commerce, bourses de vente et d'échange, amateurisme, commerçants, fiscalité, fraudes, falsifications)
Voir les pièces jointes au 3ème débat
Jean-Claude BOULLIARD, de l'université de Paris VI (Jussieu), distingue :
- la fraude: jusqu'au début des années 1990, la production de minéraux arrangés était faible et confinée, mais depuis on assiste à une prolifération, avec des techniques de plus en plus complexes. Le problème est qu'en France le sujet est très peu abordé ;
- l'amélioration : c'est autre chose. Elle peut être un nettoyage poussé, où la gangue est retravaillée, et les minéraux annexes partiellement ou totalement retirés ; un renforcement, où la colle imprègne les parties fragiles ; la stabilisation, qui évite la dégradation d'un minéral ; la réparation, qui consiste à recoller dans sa position et son orientation originelle les différentes parties d'un minéral brisé ; la restauration qui consiste à remplacer les parties manquantes par un matériau ressemblant, procédé actuellement rare, mais sachez que le " cuir des montagnes " permet de masquer efficacement les restaurations ; l'amélioration, proprement dite consiste à rendre plus attrayants les échantillons. On parle d'embellissement en gemmologie, et certains gemmologistes les considèrent comme des falsifications.
- la falsification : c'est la fabrication d'échantillons qui n'existent pas. Certains traitements mentionnés ci-dessus cachent une fraude. La durée du traitement n'est jamais garantie. Il faut se méfier des pratiques qui, jouant sur l'efficacité du traitement, voudraient qu'un échantillon traité puisse avoir une grande valeur. La frontière entre amélioration et falsification n'est pas définie.
- l'implantation d'un cristal sur gangue qui n'est pas d'origine est une fraude ; mais si la nature de la gangue conduit à l'impossibilité de reconnaître si le minéral est implanté ou non, le procédé ne peut être toléré ;
- le traitement de la couleur visant à créer de nouvelles couleurs, par chauffage, irradiations, ou usage de colorants est considéré comme fraude ; bien que cela souffre certaines exceptions : par exemple les Tanzanites chauffées (et bien bleues) ou les Kunzites ;
- le traitement de l'éclat ou de la clarté par huilage essentiellement: ce procédé est toléré mais souvent inutile, il altère l'aspect des minéraux ;
- le traitement de la forme peut être appliqué à certaines espèces malléables pour leur donner des formes plus attrayantes : c'est de la fraude ;
- les traitements indécelables existent mais pas de litiges ;
- le traitement des faces cristallines : soit par taille et polissage de faces brisées ou rugueuses, soit par microbillage (quasi indécelable), soit par électrolyse des métaux natifs, soit par chauffage des métaux à bas point de fusion ;
- le traitement de composition de surface est une fraude ;
- les répliques et synthèses sont des matériaux artificiels qui n'ont rien à voir avec la réalité ;
- la falsification de l'espèce minérale consiste à présenter une espèce sous le nom d'une autre ;
- le traitement médiatique par la photographie : l'image est transformée et le photographe présente ce " trucage " comme une image fidèle de l'échantillon. Cette technique est très développée aux États-Unis, et elle est en extension.
Il est curieux de constater que les fraudes soient très peu attaquées, et une certaine loi du silence couvrant le sujet, il faut en prendre conscience, exercer son sens critique, et réagir, car un minéral ne peut être mieux que ce que la Nature en a fait.
François ESCUILLIER, de Rhinopolis, avec une série de diapositives nous montre ce qui a été fait avec des fossiles et commente. Ensuite, à propos de la commercialisation des fossiles, il rappelle que Darwin et son fils alimentaient les musées. Darwin a vendu beaucoup d'objets concernant les sciences naturelles et des fossiles aux musées du monde entier. Les Américains Cope et Marsh ont bâti toute leur carrière sur la chasse aux fossiles et ont fondé deux grands musées. Ils ont financé des campagnes de fouilles, et sans eux Yale et Peabody Museum ne seraient pas ce qu'ils sont et n'auraient même jamais existé !
La paléontologie a même un passé douteux lié au colonialisme : à ce titre, rappelons les fouilles allemandes au Tanganyika... Actuellement, les Américains fouillent nos anciennes colonies, succédant aux chercheurs français (qui eux ne suivent pas, faute de crédits).
Faut-il apprendre à nos détracteurs, qui nous considèrent comme des pilleurs, qu'au Maroc une "activité de pillage" a permis de découvrir l'ancêtre des proboscidiens : Phosphaterium François ESCUILLIERi (et cela grâce à l'existence de la bourse de Millau).
La plupart des trilobites du Maroc sont des faux ! Mais après préparation au laboratoire en les dégageant de la gangue on peut en avoir des vrais.
À propos des stratotypes, l'État devrait se porter acquéreur de chacun et créer des musées de site ; cela créerait une activité économique.
Il faut savoir ce que l'on veut car si l'on veut faire connaître la paléontologie, on s'expose à des risques de vols dans les réserves ou dans les musées.
Dans la salle quelques questions sont posées :
- à partir de quel pourcentage de restauration peut-on considérer un échantillon comme authentique ?
- tout dépend de l'objet et de sa destination. Il est même important de montrer des objets en cours de restauration.
- dans les statuts de Rhinopolis, il est indiqué que les objets résultant des fouilles doivent aller dans des collections publiques mais ce n'est pas une obligation du code de déontologie en sciences naturelles.
Michel SCHWAB, organisateur bourses de : Ste Marie aux Mines et d'EURO MINERAL à Paris
Près de 250 bourses sont organisées chaque année par près de quatre cents clubs ou associations liées de près ou de loin aux sciences de la Terre. Certains week-end jusqu'à six manifestations se font concurrence.
(N'oublions pas les bourses belges, allemandes, anglaises, suisses, italiennes ou espagnoles très fréquentées par les " frontaliers " français aussi intéressantes et différentes !).
Il semble qu'une tradition impose à chaque club d'organiser sa bourse. Certes une bourse est une plate-forme de communication incontournable de l'activité minéralogique et paléontologique, mais un réel malaise existe, en voici quelques indicateurs défavorables :
- la baisse de fréquentation ;
- la conjoncture économique défavorable ;
- le vieillissement des acheteurs ;
- les offres en baisse ;
- les nouveautés rarissimes ;
- le manque de professionnalisme de certains négociants ;
- la raréfaction des amateurs ;
- l'orientation vers l'objet " cadeau " ;
- la minéralogie au kilo ;
- le bijou de fantaisie ;
- la pièce de collection trop chère hors de portée du porte-monnaie de l'amateur ;
- la perte du but originel des bourses ;
- la présentation des tables peu attractive ;
- trop de similitude entre des bourses qui se suivent et se ressemblent ;
- trop de contraintes administratives écrasantes pour les organisateurs bénévoles qui subissent tracas et lamentations des éternels non satisfaits, et " stress " du résultat financier très incertain.
Il serait souhaitable de mener une réflexion sur les bourses, en les adaptant aux souhaits des associations, aux exigences des passionnés, du public, du marché, pour séduire un nouveau public. Il faut éviter leur prolifération. Si une commission éventuelle voulait bien se créer pour réfléchir elle pourrait axer ses réflexions sur :
- leur répartition et leur nombre, une centaine par année, bien réparties dans le calendrier et les régions en jouant la carte du partenariat associatif.
- attribuer un rôle valorisant aux différents partenaires dans l'organisation logistique, la promotion,
- des expositions de prestige amenées à tourner dans différentes régions ; des animations originales,
- prospection de partenaires parmi les institutions régionales,
- développer la participation du public et des aspects originaux des sciences de la Terre, des activités pédagogiques vecteurs d'éducation populaire.
- permettre à chaque partenaire de s'y retrouver financièrement.
Les commerçants doivent être mis à contribution pour permettre une redistribution notable de l'offre et proposer un réel soutien aux organisateurs dans la création et l'animation.
Il est nécessaire que les amateurs retrouvent leur place sans compromission et sans culpabilisation sur les problèmes de vente en restant dans le domaine du raisonnable et du respect de la législation fiscale.
En conclusion, lors d'une prochaine assemblée, il faudrait rassembler les organisateurs de bourses au sein d'une commission afin de démarrer une concertation sur l'évolution des bourses.
Suite à cette présentation, plusieurs auditeurs s'expriment.
Patrice CREVIN pour la bourse de Nancy reconnaît la nécessité de réflexion sur l'avenir des bourses mais se demande comment limiter leur nombre, quels seront les heureux élus, que deviendront les autres, car les bourses sont devenues pour les clubs leur essentiel moyen de financement.
M. BOUSSION, de la Société paléontologique de Nantes, demande comment se fait-il que l'on ne voie plus de minéraux vosgiens à Sainte-Marie-aux-Mines.
Réponse de Michel SCHWAB : suite à l'inquisition de certains extrémistes écologistes qui ont fait appel aux gendarmes, avec perquisitions, il y a une dizaine d'année, la présentation et la vente de minéraux vosgiens a été interdite afin d'éviter tout litige. D'un point de vue commercial, les minéraux régionaux ne sont pas représentatif ! Après enquête, les minéraux français représenteraient 0,5 % du volume exposé sur la bourse de Ste-Marie !
M. BOUSSION remarque que l'on voit de moins en moins de fossiles de France, et que les prix des pièces sont de plus en plus prohibitifs.
Réponse de Michel SCHWAB : il y a un aspect spéculatif incontournable, mais si les amateurs avaient la possibilité de vendre de façon raisonnable certaines de leurs trouvailles, le marché serait évidemment moins troublé. L'interdiction de vendre, crée un " crypto commerce ", et certains spécimens se vendant sous la table, cela génère un marché parallèle particulièrement frustrant pour l'ensemble des intéressés.
- Les bourses et notamment les petites, se désertifient. On y trouvait de tout grâce aux amateurs, avec du matériel français ou régional, maintenant elles sont envahies par des professionnels, l'offre est totalement " stéréotypée " et une partie des collectionneurs n'y trouvent plus ce qu'ils cherchent. De plus, par crainte d'ennuis divers, les amateurs n'exposent plus.
Un autre intervenant conteste en prétendant que ce n'est pas parce que l'on ne voit rien que tout se fait " par-dessous ", les gens ne savent plus récolter. Il y a un réel problème d'éducation à tous niveaux. À la bourse de Munich, les professionnels ont un bon niveau, mais il faut laisser la place aux autodidactes, aux amateurs.
Les musées français sont capables d'acheter pour éviter que des échantillons importants ne partent à l'étranger, surtout s'ils sont issus du patrimoine français. Par contre, les collectionneurs qui en ont ne les montrent pas forcément . Ils ont peur des grands protectionnistes bien capables de confisquer leurs trouvailles ; le drame c'est d'être alors dans une société de communication où l'on ne veut plus communiquer, d'où les problèmes !
Jacqueline PAULIN (coordinatrice de la Bourse de Nîmes) : affirme qu'une bourse n'est pas faite uniquement pour remplir les caisses d'une association. Nous avons besoin des jeunes. Elle craint que la recherche exclusive de la qualité dans les bourses finisse par n'attirer qu'une certaine élite. Il faut repartir sur l'idée originelle des bourses : qu'elles servent à faire naître des vocations chez les jeunes.
Louis-Dominique BAYLE, du " Règne Minéral", fait part d'un courrier de Jean-François Astier (négociant et cristallier). On voit de plus en plus dans les bourses quelques minéraux et quelques fossiles noyés dans une quincaillerie exubérante sans rapport avec l'objet de l'exposition. Des bourses sans vie semblent s'éveiller lorsqu'un flux de visiteurs pénètre dans la salle. Il faudrait que l'on rédige un règlement qui évite le pire. Il faudrait inviter des stands minéralogiques aussi pour le spectacle qu'ils procurent. On y parle sensibilisation et éducation, mais rien n'est fait. Le risque à moyen terme est de voir la collection de minéraux et fossiles se limiter à une activité confidentielle, réservée à quelques initiés. Il est logique que les vrais amateurs les boudent. Il est donc douteux qu'elles favorisent l'émergence d'un vivier de jeunes collectionneurs. Les intervenants travaillent de façon isolée. Dans la presse spécialisée, on s'aperçoit que règne une anarchie totale dans l'annonce des événements. La vocation d'une bourse est de rassembler les personnes sensibles à un même thème qui doit être respecté pour que les collectionneurs s'y retrouvent. Il remercie les organisateurs qui ont compris cela et qui, grâce à la qualité de leurs expositions, continuent à diffuser une image claire et précise indispensable à la représentativité de notre passion. Les bourses d'échange doivent se développer et rester les seuls endroits où les collectionneurs se déplacent avec leurs échantillons. Le chacun pour soi qui est de rigueur ne favorise pas la profession de commerçant qui doit aider le collectionneur dans son entreprise. Des scientifiques devraient proposer avec des partenaires des activités qui permettent de développer une éducation du public.
Alain CARION, négociant en minéraux: " Un amateur qui vend ce qu'il a acheté chez un grossiste, c'est scandaleux, ça ne doit pas être ! Mais il doit pouvoir vendre ce qu'il a trouvé sur le terrain sans en faire un but d'enrichissement personnel. De toute façon cet argent est souvent réinvesti dans la collection ". Alain CARION reconnaît qu'il est arrivé là où il est aujourd'hui grâce aux bourses. Mais trop de bourses n'ont plus de sens. Le véritable amateur s'est celui qui prospecte et trouve ses échantillons. Par contre, les faux amateurs sont ceux qui vont au Maroc ou à Tucson, et revendent ensuite. C'est insupportable. C'est de la vente parallèle en toute illégalité ! Un vrai amateur devrait avoir son mètre de table gratuit dans les bourses, au détriment de tous ceux qui vendent de la bimbeloterie. On ne peut pas laisser faire n'importe quoi ! Il est dommage qu'en France il y ait aussi peu de femmes et d'enfants collectionneurs, contrairement à ce qui se passe aux États-Unis. Trop souvent les bourses aux minéraux n'ont pas fait leur travail d'éducation. Il pense que celles de Sainte-Marie-aux-Mines et de Millau sont bien plus intéressantes que celle de Munich, et se révolte contre ceux qui, à Millau, ont dénoncé ceux qui vendaient à l'extérieur.
Jean BLANQUET du club d'Eymoutiers organise une vraie bourse avec de vrais amateurs et se fait entendre : on y distribue des cailloux aux jeunes qui viennent visiter, en leur expliquant leur provenance ; on y crée un petit musée local, ce qui demande beaucoup d'heures de travail. L'argent gagné à la bourse est réinvesti dans l'achat de pièces qui rejoignent le musée. Il fait 1500 entrées en saison estivale.
Une intervenante déclare faire de la minéralogie avec des enfants en difficultés scolaires dans le cadre d'une bourse. Cette animation autour de la connaissance des minéraux et de la collection a cependant dérangé beaucoup de gens: certains exposants estimèrent qu'elle faisait n'importe quoi ; on a entendu des commentaires du genre : " les enfants n'ont rien à faire dans une bourse ; ce sont des casseurs de cailloux et n'y connaissent rien en collection " ; certains professionnels ne voient dans la collection qu'un objet de musée ; comment un enfant de 7 ans peut-il s'intéresser aux minéraux se demandent certains. Les bourses ont une fonction éducative, et en éduquant les enfants on éduque aussi les parents.
Pierre-Marie GUY, collectionneur notamment de trilobites, il fréquente depuis trente ans la bourse de Millau et vingt ans celle de Munich présente ses trouvailles et à l'occasion organise avec d'autres la bourse de Nîmes. Il essaye de sélectionner les commerçants proposant des marchandises convenables. Il remarque au passage que certaines collections mises en place dans des universités n'existent plus, ce qui, au passage, montre que les amateurs n'ont pas de leçons à recevoir.
Patrice CREVIN, quant à lui, estime que les bourses sont une vitrine. Il constate que lorsque l'on concentre plusieurs grands exposants dans une bourse moyenne, le " gâteau " ne suffit pas, d'où les récriminations. Il pense que pour attirer les jeunes et leurs parents, ce n'est pas seulement le jour de la bourse qu'il faut agir mais qu'il y a un travail de fond à faire auparavant dans les écoles, à l'inspection académique, au rectorat. Les bourses ne sont pas les seules vitrines, on pourrait aussi monter des expositions. À propos des bourses d'échange, à un certain moment, l'échange cède le pas à l'achat ou à la vente.
Alain CARION : on peut peut-être passer par l'achat de coupons comme aux Etats-Unis ou à Blagnac, qui sont donnés à celui qui présente des objets d'échange. Ils seront ensuite rétrocédés aux exposants qui paient place entière ailleurs...
François ESCULLIER de Rhinopolis : on pratique les échanges avec des particuliers ou des institutions. Ils rentrent naturellement dans la comptabilité, et l'argent n'apparaît pas.
De toute façon, si on croit se donner bonne conscience en faisant des échanges, ils ne sont ni plus ni moins que des ventes croisées (voir texte de la loi du 31 décembre 1992).
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