Les Actes - Pièces jointes au 3ème débat (1-2-3)


Liste des sujets abordés dans cette rubrique
   
Améliorations ou falsification des minéraux? par Jean-Claude BOULLARD


Haut de page I - Introduction
Contrairement aux objets fabriqués par l'homme, les productions naturelles comme les minéraux de collection devraient échapper à la fraude. Pourtant les minéraux "arrangés" ont toujours existé. Ils ont été plus ou moins fréquents selon les périodes et les aires géographiques. Pour ce qui est de notre époque, il faut bien reconnaître que, jusqu'au début des années 90, la production de minéraux "arrangés", était faible et restait confinée. Depuis, on assiste à une prolifération. Des sources de productions, autrefois exemptes de minéraux "arrangés" se sont mises à en produire. Des techniques de plus en plus complexes sont utilisées. Les minéraux victimes de ces pratiques se situent dans toutes les gammes, de la pièce à quelques francs à l'échantillon de musée.

Haut de page II - Quelques définitions
Le problème des manipulations sur les minéraux a été très peu abordé en France contrairement aux pays anglo-saxons. La première synthèse satisfaisante sur ce sujet, est l'article de Dunn, Bentley et Wilson paru en 1981 dans le Mineralogical Record. Ces auteurs ont proposé plusieurs définitions. J'y ai ajouté le terme d'amélioration et celui de "nettoyage poussé".
  • Le nettoyage consiste à retirer d'un échantillon minéralogique ce qui est considéré comme sale, comme la boue qui l'entourait. Dans le cas d'un nettoyage poussé, la gangue peut être retravaillée et des minéraux annexes peuvent être partiellement ou totalement retirés. Il s'agit par exemple d'éliminer une pellicule de calcite ou de mica.
  • Le renforcement s'applique à un spécimen physiquement fragile et risquant de se briser à la moindre manipulation. Il consiste à imprégner de colle, les parties fragiles.
  • La stabilisation a pour objet d'éviter la dégradation d'un minéral par l'oxygène de l'air, la lumière, les variations de températures ou d'hydrométrie. Pour certaines espèces, il faut imprégner tout l'échantillon dans un produit qui assure sa conservation.
  • La réparation consiste à recoller dans sa position et son orientation originelle les différentes portions d'un spécimen brisé.
  • La restauration est le remplacement de parties manquantes par un matériau ressemblant comme le plâtre ou les résines colorées ou peintes. Les restaurations sont actuellement rares. Il faut cependant se méfier de la présence de minéraux "versatiles" comme le "cuir des montagnes" qui permettent de masquer efficacement les restaurations.
  • L'amélioration a pour objet de rendre plus attrayants les échantillons minéralogiques. Dans le cadre de la gemmologie le terme d'embellissement est utilisé. Comme certains gemmologues considèrent les embellissements comme des falsifications j'ai préféré utilisé le terme d'amélioration. Dans les cas les plus bénins l'amélioration se rapproche du nettoyage. Dans les cas extrêmes, l'amélioration va donner à l'échantillon un aspect qu'il n'avait pas initialement mais qui est probable.
  • La falsification est la fabrication d'échantillons qui n'ont pas existé. Les exemples de falsifications sont très nombreux. Plusieurs cas seront cités plus loin.
Haut de page III - les manipulations traditionnellement admises
Le nettoyage poussé, le renforcement, la stabilisation, la réparation et la restauration sont généralement acceptées mais conduisent à une dépréciation plus ou moins importante. Ainsi le nettoyage poussé a peu d'effet sur la valeur d'un spécimen alors que la restauration le déprécie considérablement. Des litiges apparaissent dans les cas suivants :
  • lorsque le traitement n'est pas mentionné et évite ainsi la décote que le minéral aurait du avoir.
  • Lorsque le traitement mentionné cache une fraude. En effet sous le terme de restauration certains individus présentent des montages qui sont de la falsification pure et simple : la mention d'une restauration, amoindri la vigilance de l'acquéreur et met le fournisseur à l'abri de critiques ultérieures trop violentes.
  • De manière plus générale, la durée du traitement n'est jamais garantie. La situation, inspirée de l'exemple célèbre des vivianites d'Anloua est la suivante. Le premier fournisseur mentionne le traitement sans aucune garantie de durée. Les fournisseurs secondaires ne le mentionnent pas nécessairement, comme celui-ci est supposé être largement connu. Si un échantillon se détruit, la faute en incombe à l'acquéreur qui n'a pas su créer des conditions de conservation satisfaisantes ou qui n'a pas renouvelé le traitement. Bien souvent on citera l'exemple d'un musée qui a su conserver un échantillon équivalent. On voit par cet exemple qu'il faut se méfier de pratiques qui, en jouant sur l'efficacité dans le temps du traitement, voudraient qu'un échantillon traité puisse avoir une grande valeur.
Haut de page IV - Améliorations ou falsifications
Pour ce qui est de l'amélioration, sa frontière avec la falsification n'est pas bien définie. Elle dépend du traitement et chaque cas doit être traité séparément :
  • Le traitement de la gangue et de l'attache des cristaux, c'est-à dire l'implantation d'un cristal sur une gangue qui n'est pas d'origine, est l'un des cas de fraudes les plus célèbres. Ce traitement est cependant toléré lorsque la nature de la gangue conduit à l'impossibilité de reconnaître si le cristal est implanté ou non. C'est le cas des minéraux du Boléo dont la gangue est le plus souvent une argile.
  • Le traitement de la couleur a pour but de donner une nouvelle couleur. Il est très développé en gemmologie et de plus en plus en minéralogie. Il utilise des techniques de chauffage, d'irradiation ou des produits chimiques colorants. La plupart des traitements sont des fraudes mais certains cas sont acceptés comme les tanzanites chauffées ou bien les kunzites dont un pourcentage significatif sort de la mine incolore et se teinte au soleil.
  • Le traitement de l'éclat et ou de la clarté comprend pour l'essentiel les techniques de huilage. Certains "amélioreurs" ne se contentent plus d'un simple badigeonnage et se servent des techniques de la gemmologie : les minéraux sont placés dans des étuves chauffées sous pression. Le huilage représente à ce jour l'immense majorité des améliorations. Il est toléré alors qu'il est souvent inutile et altère l'aspect des minéraux. L'utilisation d'huile teintée, qui se rapproche du traitement de la couleur, doit être considérée comme une fraude. Par contre les retouches au feutre de couleur de défauts limités sont tolérées.
  • Le traitement de la forme s'applique à certaines espèces minérales malléables, comme l'or, l'argent et le cuivre. Une pratique courante consiste à déformer les échantillons de sorte à leur donner une forme plus attrayante. Il y a aussi la stibine et le gypse dont les cristaux peuvent être courbés. Comme ces traitements sont indécelables, ils ne donnent pas lieu à des cas litigieux.
  • Le traitement des faces cristallines le plus connu est la taille et le polissage d'une face brisée ou rugueuse. Il y a aussi le microbillage, le traitement électrolytique des métaux natifs et le traitement par chauffage des minéraux à bas point de fusion. Très mal toléré, ce type de traitement peut être quasi indécelable avec le microbillage.
  • Les répliques et les synthèses désignent des matériaux artificiels. Les synthèses sont souvent vendues comme telles et les cas de fraude sont relativement rares, à l'exception notable de l'or. Une autre méthode de synthèse plus raffinée (mais rare) consiste à utiliser certains produits chimiques dans des zones actives (comme les vieilles mines), afin d'obtenir des espèces de néoformations attrayantes.
  • Le traitement de la composition de surface se trouve essentiellement dans les dépôts électrolytiques d'or et d'argent sur des minéraux commun. Il s'agit là d'une fraude.
  • La falsification de l'espèce minérale apparaît lorsqu'une espèce est présentée sous le nom d'une autre. Cette pratique s'est développée dans les années 80, lors du boom de la minéralogie systématique. Elle a contribué à sa chute. Les mauvaises déterminations sont souvent le fait de négociants peu expérimentés ou naïfs. Un cas falsification, souvent involontaire, consiste à briser un échantillon (qui parfois ne contient qu'un seul grain de l'espèce rare) et de proposer chaque morceau comme contenant l'espèce.
  • Le traitement médiatique est un cas d'amélioration souvent oublié. La photographie comprend en effet deux pôles : l'un est technique et l'autre artistique. Le problème apparaît lorsque le photographe utilise toutes les possibilités de son art pour transformer l'image du minéral et présente son travail comme une reproduction fidèle. Cette pratique, très développée aux États-Unis a des conséquences dramatiques parce que les minéralogistes se font une idée surévaluée de la qualité des minéraux.
Haut de page IV - Conclusion
En conclusion, il nous faut bien admettre que l'extension des manipulations sur les minéraux réclame une prise de conscience et à plus long terme la définition d'une politique à leur égard. Les puristes, comme Dunn, Bentley et Wilson considèrent qu'un minéral ne doit subir qu'un lavage léger, tout autre traitement est une falsification. À l'opposé de nombreux collectionneurs font peu de cas des traitements du moment que l'espèce incriminée est attrayante, qu'elle est "à la mode". Trop heureux de posséder l'échantillon de leurs rêves, ils admettent sans trop de réticence des traitements qui n'ont pas lieu d'être. Parfois ils présentent ce que nous pourrions appeler le "syndrome de Chasles", du nom de ce célèbre mathématicien et collectionneur du XIXème siècle, qui se fit escroquer et qui contre toute attente défendit jusqu'au bout la personne qui l'avait escroqué.

Entre ces deux attitudes, irréaliste dans un cas et dangereuse dans l'autre, il paraît indispensable d'établir une certaine éthique. Une première étape consisterait à sortir de cette sorte d'impunité dont jouissent les "manipulations". En effet les fraudes et les traitements critiquables sont très peu attaqués. Bien souvent, lorsqu'un traitement litigieux est découvert, il s'établit une sorte de loi du silence. Celui qui sait n'a pas envie de faire un scandale ou bien il a le sentiment d'être affranchi, d'appartenir à une aristocratie qui se démarque du néophyte.

Une deuxième étape serait de bien établir la frontière entre ce qui est acceptable et ce qui ne l'est pas. Cette frontière résulte actuellement d'un consensus "moyen" et flou entre les différents consommateurs de minéraux. Les collectionneurs y ont une large part de responsabilité.

Le laxisme actuel est dangereux pour la minéralogie. Il est peut-être nécessaire maintenant de ne pas oublier qu'un minéral ne peut pas être mieux que ce que la nature a voulu qu'il fût. Les acquéreurs de minéraux et les marchands doivent inclure de plus en plus dans leur culture minéralogique, l'existence et les caractéristiques des traitements. Ils doivent garder une attitude critique à leur égard et réagir de concert.
.../...
Accueil Page précédente Haut de page Page suivante

Dernière Mise à jour : 11 Mars 2001
La Géologie - Forum dédié à la géologie