QU'EST-CE QU'UN BON SPECIMEN ?
Beaucoup s'obstinent à croire qu'un bon échantillon ne peut être défini selon des règles. La valeur d'une pierre relèverait essentiellement de la subjectivité personnelle. Rien de plus contestable ! Les collectionneurs sérieux s'accordent à reconnaître qu'un bon échantillon s'évalue selon des critères précis. Critères que les Américains, maîtres en la matière, n'ont pas manqué de codifier. La subjectivité ne jouerait qu'au moment où, à valeurs plus ou moins égales, les pièces sélectionnées doivent être départagées.
Quels sont ces critères ?
Le bon sens aussi bien que des aptitudes esthétiques innées les définissent aisément :
- L'allure générale.
Un bon échantillon frappe d'abord par son aspect global, captant l'attention et éveillant l'intérêt. Une belle personne séduit d'abord par sa silhouette, avant que l'on ne s'attarde sur ses proportions ou ses traits.
Dans un lot, presque d'emblée, les pièces les plus intéressantes s'imposent au regard.
Mais, à ce stade déjà, une première erreur peut être commise : croire que les pièces volumineuses sont le plus dignes d'intérêt, comme si la séduction était affaire de volume.
Le collectionneur averti évite d'instinct cette tentation, si grossière, mais si puissante pour le débutant, et il va droit à l'échantillon qui mérite le plus de considération, indépendamment de sa taille.
Ce qui revient à dire qu'il ne peut y avoir de confusion entre taille et allure générale. Les connaisseurs préfèrent, en général, les minéraux plus petits et plus en accord avec d'autres critères.
- Le relief
Par relief, il faut entendre présence du minéral sur sa gangue. Celui-ci, juché sur une base constituée de roche ou d'un autre minéral, présente en quelque sorte une composition sculpturale. Cette composition est d'autant plus appréciée qu'elle est harmonieuse sous plusieurs angles et qu'on peut l'admirer ainsi qu'une œuvre d'art autour de laquelle on évoluerait.
Un minéral, en cristaux automorphes ou non, peut tout simplement former une plage plus ou moins plane, de peu de relief, sur ce qui lui sert de support. En ce cas, il est évidemment moins prisé que celui qui présente un "arrangement" spatial. Cela est tellement vrai qu'une supercherie connue, déjà signalée dans plusieurs pays, consiste à unir artificiellement à une roche des cristaux parasites du plus bel effet (béryls ou cristaux de fluorine par exemple). Mais encore faut-il que le cristal ou la masse cristallisée semblant émerger de la gangue soient agréablement accommodés à celle-ci.
Trop ou trop peu de gangue nuiraient à la composition. Donc que "l'arrangement" soit spatial, mais aussi équilibré.
Il y a là "matière" à étude et c'est pourquoi les connaisseurs s'attachent à améliorer leurs spécimens en les trimant ("trimer"), néologisme non reconnu, à partir de l'anglais "to trim" : tailler, arranger. L'excès de roche est coupé à la presse ("le trimer") pour un plus juste rapport entre gangue et minéral.
- La cristallisation.
La cristallisation, lorsqu'elle est sans dommage (sans casse ni coup), surtout sur les faces de ses terminaisons, apparaît comme le facteur sélectif majeur du minéral de qualité.
C'est par ses cristaux qu'un minéral impressionne le plus. Ceux-ci relèvent de la perfection magique. Une puissance obscure, comme gouvernée par un projet d'ordre, de mesure, de clarté et de couleur plaisante, semble les avoir "construits" pour notre seule jouissance.
Le cristal, même isolé, fait penser à un bel objet fini, à une œuvre d'art achevée, parfaitement maîtrisée.
Par les règles géométriques et optiques qui le régissent autant que par les parures de teintes et de lumières qui l'exaltent, le cristal captive tout autant notre rationalité que notre sensibilité.
Bref ! Pour sa perfection, sa variété de formes, ses couleurs, il doit être 1'apparat essentiel de toute collection digne de ce nom.
Les maîtresses pièces d'une collection sont, sans conteste, les pièces les mieux cristallisées.
Reconnaître une bonne cristallisation demande un certain apprentissage.
Sans vouloir entrer trop vite dans les arcanes de la cristallographie, il convient de savoir, par exemple, que certaines cristallisations sont plus intéressantes que d'autres, que des cristaux clivés ou opaques sont de moindre valeur, que des cristaux détachés plutôt qu'interpénétrés de manière confuse sont plus estimés ou encore que certains d'entre eux sont valorisés par leur provenance.
Tout cela s'apprend peu à peu, outre les falsifications et trucs employés pour l'amélioration de cristallisations défectueuses.
- La couleur.
La couleur est l'attrait le plus voyant d'un spécimen, on s'en doute.
La variété de couleurs des espèces minéralogiques est infinie. De très nombreuses espèces elles-mêmes, telles que l'apatite, le grenat ou la fluorite, pour n'en citer que trois, présentent tout un éventail de teintes.
La couleur, elle aussi, s'apprend. En ses trois composantes essentielles: la teinte, la nuance et l'intensité !
Les teintes les plus vives ou les plus accentuées sont généralement les préférées.
Un soufre d'un jaune franc sera préféré à un soufre bitumeux. Une calcite cobaltifère rouge éclipsera une calcite cobaltifère rose. Une pyromorphite vert pomme rencontrera plus de succès qu'une pyromorphite brune.
A limpidité égale, une aigue-marine bleu foncé sera plus disputée qu'une aigue-marine claire.
Trois couleurs semblent mal aimées : le noir, le brun et le blanc. Les minéraux de teinte foncée (sphalérite, cassitérite, hétérogénite, etc.) et les minéraux blancs autres que le quartz ou la calcite (creedite, danburite, withérite, colemanite, anhydrite, etc.) ont beaucoup moins de chance de trouver preneur en bourse.
Le phénomène est facilement observable en ce qui concerne les minéraux roumains, volontiers délaissés aujourd'hui sauf par les amateurs d'associations particulières. Leurs teintes sombres de sulfures, à peine allégées par le rose pâle de la rhodochrosite, ne séduisent plus grand monde. "On en a trop vu !" : dit-on. Peut-être ! Mais la vraie raison est qu'elles supportent mal la concurrence de minéraux aux coloris plus vivants.
Et pourtant, il serait stupide de négliger tout à fait ces types de minéraux. Indépendamment de la qualité de leurs cristallisations, ils ont un rôle important à jouer dans une collection. Ils la complètent et, surtout, ils la valorisent par un effet de contraste. A proximité de minéraux de couleurs vives, ils jouent en quelque sorte un rôle de faire-valoir. Ils rompent la monotonie de tons trop appuyés et calment adroitement leur trop grande exubérance. Une collection est aussi un tableau. Dans une vitrine, il faut la composer toute en harmonies et oppositions. On ne sait que trop bien les mérites du quartz ou de la calcite en association avec d'autres minéraux d'une couleur ou d'une forme contrastées. Et les limonites ou goethites brunes ne sont pas moins utiles à présenter comme dans un écrin, les splendides legrandites d'un jaune lumineux ou les millérites dorées et éclatantes. D'ailleurs, sans aller jusqu'à ces considérations, on reconnaîtra, de manière unanime, que les teintes variées des minéraux associés en paragénèses constituent l'ensemble le plus attrayant qui soit.
Un exemple parmi cent en fait foi : la fabuleuse combinaison classique d'amazonite verte et de quartz enfumé, l'un des plus curieux groupements minéraux.
- L'éclat et la transparence.
Ces deux critères, pas nécessairement exigibles conjointement, déterminent la qualité des meilleurs cristaux de collection, outre la couleur et la perfection de la forme. On comprendra donc la rareté, et partant, la valeur des cristaux cumulant autant d'exigences, surtout si l'on attend d'eux, en plus, qu'ils prennent la pose sur une gangue agréable.
Ces cristaux, sauf exception, doivent être recherchés aux niveaux de la miniature, du thumbnail et des micromontures. Il n'est plus possible au collectionneur moyen, dans des conditions normales, d'espérer acquérir des échantillons du type de ceux qu'il voit photographiés dans les revues spécialisées ou qui le font saliver dans les bourses de prestige. En 1973 déjà, un grand collectionneur américain, Peter Bancroft, constatait que les beaux spécimens avaient doublé de prix dans les cinq à dix années qui avaient précédé. Or, c'est dans la décennie qui a suivi que s'est produit le véritable boom minéralogique et que la flambée des prix s'est transformée en incendie.
Ceci dit, on prétendra me surprendre en flagrant délit de contradiction, n'ai-je pas clamé tout à l'heure que toute collection devait se commencer dans l'enthousiasme et, en quelque sorte, comme le chantait Brel, qu'il fallait viser "l'inaccessible étoile" ? Je reste sur mes positions. On ne peut rien entreprendre de valable sans un grain de folie. Les opportunités miraculeuses, les hasards providentiels et, surtout, la prospection personnelle bouleversent agréablement la donne du mercantilisme ambiant et je connais encore, si, si, des marchands de bon goût et de bon conseil qui, par des prix tassés, se font un point d'honneur de participer à la croissance de la collection de leurs amis et clients fidèles.
En tout cas, on ne saurait assez souligner les extraordinaires découvertes qu'offre la loupe binoculaire. La perfection est à la portée de tous, mais elle est lilliputienne.
- La taille.
En conséquence de ce qui précède on laissera de côté ce critère qui ne peut être retenu que pour les exemplaires de musée. Les musées cherchent de préférence de gros échantillons ou de grands cristaux. A l'occasion, ils organisent même des expositions axées sur le thème des cristaux géants (Le Muséum National d'Histoire Naturelle, à Paris).
L'expérience montre que les grands spécimens parfaits sont rarissimes. Assurément personne ne dédaignerait de posséder le cristal d'azurite de 18 sur 9 centimètres de la Smithsonian Institution (Washington) ou la tourmaline rose de Keith Proctor, la fabuleuse "Rose d'Itatiaia" (Minas Gerais, Brésil) mais, tout compte fait, les pièces plus modestes, pour peu qu'on les ait désirées et méritées, sont d'aussi bonne compagnie.
Une nuance s'impose cependant, car tout est relatif ! Pour ces pièces plus modestes, les cristaux peuvent aussi varier de taille. Il va de soi que, même dans un ordre de grandeur différent, il faut distinguer ce qui est centimétrique et sub-centimétrique. La valeur des cristaux de chalcosine, cornétite, carrollite ou cuprite, par exemple, se joue au millimètre, en sus, bien sûr ! de leur perfection et de leur état de fraîcheur.
Voilà pour les critères principaux : présentation générale, position sur la gangue, perfection de la cristallisation, couleur, éclat, transparence et taille éventuellement. Le critère "rareté" pourrait être pris en compte également bien qu'il intéresse davantage les scientifiques. Pour ma part, je m'efforce de l'intégrer dans les paramètres de mes choix. Pour peu qu'elles aient un aspect avenant, l'une ou l'autre espèce rare sont toujours les bienvenues dans une collection. Sans aller jusqu'à dire qu'elles sont là pour l'épate, elles contribuent à atténuer la frivolité de pièces trop classiques ou trop chatoyantes.
Une collection bien équilibrée devrait, à mes yeux, séduire par la beauté autant que par l'intérêt des spécimens qu'elle rassemble. C'est pourquoi les pièces anciennes de gisements épuisés ou de mines fermées sont tellement prisées, et plus encore lorsqu'elles sont authentifiées par les étiquettes d'origine. Le vieux Tsumeb, le vieux Chessy, le vieux Shinko (Shinkolobwe) sont toujours recherchés avec avidité. Il est vrai aussi que ces gisements ont fourni des pièces uniques.
Face à ces données que l'on hiérarchisera à sa guise, et que l'on retiendra en tout ou en partie, il reste à se forger une opinion personnelle face à l'échantillon tentateur. Mérite-t-il l'acquisition ? Ses qualités sont-elles suffisamment nombreuses ? Ses défauts sont-ils négligeables ? Son rapport qualité/prix est-il équilibré ? L'achat est-il indispensable, aussi indispensable qu'il voudrait le laisser paraître ?
Jeune ou vieux collectionneur, on reste toujours confronté d'une certaine façon à un tel dilemme. L'expérience a appris à redouter les coups de foudre injustifiés mais aussi à obéir parfois à son instinct. C'est dire qu'en toutes occasions, les risques d'erreurs sont grands. Pour s'en prémunir au maximum, quelques règles peuvent être regardées comme d'assez solides garde-fous :
- d'une manière générale, toute précipitation est dangereuse. Le flash causé par un échantillon n'est valable que s'il est conditionné par une longue et solide information préalable,
- il ne suffit pas de savoir que, par exemple, une anglésite ou une dioptase sont des espèces intéressantes pour se précipiter sur la première anglésite ou dioptase rencontrée. C'est après avoir pu comparer un large échantillonnage d'anglésites ou de dioptases, au hasard de bourses, de visites de collections (publiques ou privées) ou à partir de l'iconographie spécialisée qu'on pourra estimer, "situer" la qualité réelle de l'échantillon convoité,
- rien de tel que d'en référer toujours à l'avis éclairé d'un ou de plusieurs collectionneurs de vieille date, vieux briscards honnêtes ayant beaucoup vu, beaucoup lu, beaucoup appris au long d'une passion minéralogique jamais amortie. Mais, parfois, le conseil d'un ami sensé suffit à dissiper la plus grossière des illusions.

Jamais, en tout cas, il ne faut accorder de crédit inconditionnel à un marchand inconnu. Juge et partie, il ne peut que recommander les échantillons qu'il propose, gratin ou camelote. Quant aux autres, ceux que l'on connaît, il en est de toutes sortes : honnêtes, qualifiés, ignares ou esbroufeurs !
Les meilleurs fournisseurs de minéraux, se revendiquant du titre de "courtier" ou "négociant" plutôt que de "marchand", ont une clientèle internationale de grand standing. Ils s'approvisionnent directement auprès de propriétaires de mines ou pratiquent des échanges avec les conservateurs de musées. Les plus efficaces d'entre eux connaissent chaque grande collection privée et guettent le moment où elles seront à vendre en tout ou en partie. Au courant des desiderata de leurs clients privilégiés, ils sont toujours en mesure de les contenter un jour ou l'autre. Inutile de préciser qu'ils forment une compagnie d'initiés et que pour bénéficier de leurs services, il faut du répondant.
La longue et solide information minéralogique à laquelle il a été fait allusion, préalable à toute velléité d'achat, implique également les connaissances ayant trait à la présentation et à l'aspect naturel des échantillons mis en vente, de même qu'à leurs conditions de conservation.
Certains minéraux sont polis, huilés, recollés, chauffés, irradiés, consolidés, etc… tandis que d'autres sont condamnés à ternir, à noircir, à s'opacifier, à se désagréger au contact de l'air ou de la lumière. Des minéraux dits hygroscopiques ou photosensibles (vivianite, marcasite, cinabre, réalgar, voltaïte…) sont couramment vendus sans qu'il soit précisé quoi que ce soit sur leur fragilité.
Un superbe et coûteux échantillon peut être voué à une fatale et irrémédiable dégradation. En ce domaine également, il ne faut pas craindre de requérir l'avis de personnes plus averties. On ne saurait assez se méfier.
Un truc simple est souvent donné à ceux qui ont l'enthousiasme trop prompt à l'achat. Prendre une option sur une pierre séductrice, demander un délai de réflexion d'une heure permet de prendre du recul et de se laisser refroidir le sang. Le temps est un maître de grand secours. Il conforte l'enthousiasme ou il dessille les yeux.
Le meilleur test qui garantisse la validité de l'achat d'une pierre est de reconsidérer celle-ci le lendemain de son acquisition. Qu'elle plaise encore autant, et on pourra la reconnaître bonne ! Qu'elle plaise moins, et les regrets iront croissants !
En tout cas - il faut s'y résigner - une vie de collectionneur ne peut être un parcours sans faute. L'expérience (comme l'écrit un auteur) est le nom dont les hommes baptisent leurs erreurs.
Souvent les anciens confient que leurs collections sont surchargées de pièces inutiles. Ils n'ont fait que subir la fatalité commune des débuts de collection, qui est d'agir avec précipitation et sans discernement. "Si c'était à refaire, disent-ils, je ferais preuve de plus d'éclectisme, je me limiterais, je me spécialiserais davantage. Que de rossignols… auxquels je tordrais volontiers le cou !"
Ces jérémiades font sourire. Il fallait bien passer par là pour progresser. Avec le recul, j'en arrive à penser que c'est dans la genèse même de la collection que se puise le plaisir le plus vrai. Qu'importent les bavures !
J'ai avancé le cœur battant pour aller de conquêtes en conquêtes, J'ai relancé à chaque fois mes espérances vers de nouvelles élues. Ne fallait-il pas que je me trompe quelquefois ? L'amour fou ne peut se concevoir sans aveuglement. Je me suis bien amusé.
Les faiblesses de ma collection ? J'ai tout loisir encore d'y remédier.
Une collection parfaite serait une collection morte. Une sorte de colombarium devant lequel il ne resterait plus qu'à se recueillir.
Je vais parfaire ce que j'ai entrepris. Je vais bien m'amuser.
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