La géologie, les minéraux et les fossiles.
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Dossiers - Espèces minérales nouvelles françaises depuis la création de la commission "Nouveaux minéraux" (C.N.M.M.N.) de l'Association Internationale de Minéralogie (I.M.A.) : quarante ans de découvertes.
par Yves MOELO
E-mail : yves.moelo@cnrs-imn.fr
(CNRS, Laboratoire de chimie des solides, Institut des matériaux J. Rouxel, Nantes)

L'exemple le plus didactique est celui de la découverte de Jas-Roux : tout en amont, on trouve C. Guillemin, qui s'est attaché au développement du BRGM, et notamment à celui de son service de minéralogie (avec l'implantation d'une des premières microsondes électroniques). Ensuite il y a R. Pierrot, l'instigateur de l'Inventaire minéralogique départemental. Puis l'on trouve un géologue "crapahuteur", P.-A. Poulain, qui a d'ailleurs aussi bien crapahuté dans les archives départementales que par monts et par vaux dans les Alpes pour redécouvrir l'indice de Jas-Roux. Arrivent ensuite les "yeux de lynx", P. Picot et C. Laforêt, qui ont su repérer les espèces nouvelles au microscope métallographique, d'où un nouvel échantillonnage approfondi avec la participation active de J. Mantienne. Enfin un rôle décisif a été joué par Z. Johan, minéralogiste cristallographe, pour la caractérisation des espèces et leur homologation par l'I.M.A.. D'autres noms seraient certainement à citer encore...




Pour Cap Garonne, on retrouve à l'origine là encore C. Guillemin, qui avait montré en 1952 la richesse du gisement en minéraux secondaires, mais à une époque où les moyens de caractérisation étaient encore inégaux. Le flambeau a été repris quarante ans plus tard par une interaction fructueuse entre un spécialiste de la systématique de ces minéraux, le Docteur H. Sarp, du Muséum d'histoire naturelle de Genève, et un groupe d'amateurs décidés à sortir la mine de Cap Garonne de l'oubli, et à en valoriser ses richesses minéralogiques.

Au-delà de ces deux exemples, on peut souligner la part non négligeable prise par les non-professionnels ou "préprofessionnels" dans le repérage d'espèces nouvelles, qu'il s'agisse par exemple d'étudiants faisant un travail de géologie générale dans le cadre d'une thèse, ou d'amateurs de minéralogie descriptive (en particulier de "microminéralogie"). Le rôle de ces amateurs s'est d'ailleurs affirmé au cours de ces dernières années, ce qui aboutit à un résultat paradoxal révélant une évolution inquiétante : alors que ces amateurs, de plus en plus nombreux et expérimentés, repèrent de plus en plus d'espèces rares ou nouvelles sur le territoire français, il y a de moins en moins de scientifiques français capables de jouer le rôle du dernier étage de la fusée, si bien que cette carence doit être comblée en faisant appel à des spécialistes étrangers (européens avant tout). Tant mieux pour eux, et bravo pour leur aide, mais n'y aurait-il pas un carton jaune à sortir pour la politique de recherche française dans ce domaine ?

Les figures 4 et 5 permettent d'illustrer cette évolution. La figure 4 compare les deux courbes cumulatives relatives aux revues françaises et étrangères où ont été publiés les articles de définition des espèces nouvelles. Suite à la disparition en 1989 du journal de la S.F.M.C., le Bulletin de minéralogie, au profit de l'European journal of mineralogy, celui-ci a été compté avec les revues françaises. La courbe relative à celles-ci est relativement régulière, avec une moyenne d'environ trois espèces nouvelles tous les quatre ans. La courbe relative aux revues étrangères, qui s'amorce au début des années 70, présente une accélération notable des publications au début des années 80, et devient ensuite plus régulière, pour donner une moyenne approchant une espèce par an. Notons cependant que les huit dernières espèces minérales découvertes en France ont fait l'objet de publications relatives à la première courbe uniquement, l'European journal of mineralogy (4), Riviéra scientifique (3) et les Comptes rendus de l'académie des Sciences (1). La figure 5, qui compare les deux courbes cumulatives relatives aux auteurs français et étrangers impliqués dans la définition des nouvelles espèces françaises, montre de manière spectaculaire un effondrement de la participation des auteurs français à partir du milieu des années 80, alors que la participation des auteurs étrangers apparaît comme régulièrement croissante.

7. Comment se forment les espèces nouvelles ?
C'est une question que l'on peut effectivement se poser à partir des exemples français. D'une manière générale, on peut dire qu'on trouve une espèce minérale nouvelle dans un échantillon donné parce que cet échantillon, par sa géochimie ou par son histoire géologique, est allé au-delà de ce qui était connu jusqu'à présent en ce qui concerne les conditions de formation des minéraux. Explicitons par deux exemples cette affirmation un peu trop générale :
  • originalité géochimique : le gisement de Jas-Roux en est un exemple typique. Les fluides d'âge alpin à l'origine de cette minéralisation étaient le résultat d'une évolution hydrothermale très poussée, où se sont concentrés les éléments typiquement les plus tardifs (si l'on se réfère au modèle de la zonalité périplutonique), Sb, As, Hg, et surtout Tl. La prédominance du thallium, qui ne forme qu'exceptionnellement de telles concentrations naturelles, a déterminé la formation de divers sulfosels de thallium, dont les espèces nouvelles chabournéite, pierrotite et routhiérite. Le seul gisement comparable dans le monde est celui d'Allchar (Macédoine - anciennement dans la Yougoslavie), où l'association prédominante Tl-As a donné notamment la lorandite et la parapierrotite ;
  • évolution thermochimique particulière : c'est ce qui a conditionné la formation des minéraux de germanium, argutite et carboirite, dans les gisements de zinc des Pyrénées centrales. La formation de ces minéraux résulte de l'expulsion du germanium du réseau cristallin de la sphalérite lors du métamorphisme régional, et de sa reprécipitation in situ sous forme oxydée. C'est donc la compétition entre fugacité d'oxygène et fugacité de soufre lors de l'histoire thermochimique du minerai qui induit une nouvelle expression minéralogique du germanium, et non une teneur particulièrement élevée en cet élément. On peut rappeler comme exemple inverse la formation de greenockite par altération supergène de la sphalérite : dans ce cas, le sulfure de zinc est plus facilement déstabilisé que le sulfure de cadmium en conditions oxydantes ; le cadmium en faible teneur dans le réseau de la sphalérite forme alors un précipité résiduel sulfuré de greenockite à la surface de la sphalérite en cours d'altération.
Pour chaque espèce nouvelle, il faut ainsi faire la part entre une originalité géochimique (richesse anormale en un élément rare : Tl, In, Se...), et une succession anormale d'évènements géologiques (souvent assez banals par eux-mêmes), qui sera révélée par une étude paragénétique ou pétrologique détaillée.
Autre question, faussement naïve : reste-t-il beaucoup d'espèces nouvelles à découvrir en France ? Chaque année, la commission "Espèces nouvelles" de l'I.M.A. valide une cinquantaine d'espèces nouvelles, et il n'y a pas de raison que cela s'arrête. On peut même penser le contraire, compte tenu de l'évolution des techniques. On compte aujourd'hui environ 4000 espèces minérales ; cela semble beaucoup, mais c'est peu en regard des espèces du monde du vivant (plus de 10 millions, aux dernières nouvelles. A titre d'exemple, il y a environ autant d'espèces de fourmis que d'espèces minérales !). Grâce à la microsonde électronique, on a pu caractériser sur le plan chimique des centaines de composés nouveaux, qui restent à définir sur le plan cristallographique : on est en route vers les 5000 espèces. Même si de nouveaux champs d'exploration s'offrent à la minéralogie (minéralisations sous-marines actuelles, la Lune, bientôt Mars ou quelque comète de passage...), la minéralogie systématique continuera pour l'essentiel à se développer à travers des études de terrain beaucoup plus classiques. Et le territoire français en particulier peut continuer à "fournir" son lot d'espèces nouvelles.

Où les trouver ? Pour une part, comme on l'a déjà dit, en poursuivant l'étude des gisements qui se sont avérés particulièrement productifs : Cap Garonne, le district de Sainte-Marie-aux-Mines, Jas-Roux... Pour une autre part, en réexaminant les échantillons anciens des musées.
Mais il restera toujours une grande part de hasard et d'heureuses surprises, à condition de savoir saisir les occasions qui se présentent, et enclencher toute la chaîne des collaborations, du premier repérage jusqu'à la définition dans les normes exigées par la commission "Espèces nouvelles" de l'I.M.A..

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Dernière Mise à jour : 27 Avril 2003
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