
Les collections de minéraux ? De l'utile à l'agréable, des tiroirs aux cimaises.
Jean-Claude Boulliard
Directeur de la collection de minéraux de Jussieu
Université Pierre et Marie Curie
Case courrier 73
4 place Jussieu 75252 Paris cedex05
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Les collections de minéraux.
Avertissement
L'article ci-après a été écrit en 2003 et a fait l'objet d'une publication dans un numéro "spécial patrimoine" de la revue Géologues (mars 2004). Depuis cette publication que je ne pensais pas aussi prophétique, plusieurs points annoncés dans cet article ont été repris et confirmés. Les points les plus importants concernent la classification et la dénomination des minéraux importants. Ainsi le terme d'icône que j'ai introduit a été repris par Wayne Thomson pour une publication éponyme du Mineralogical record de janvier 2007. Le terme "totem", quant à lui n'a pas été repris mais on lui trouve un synonyme dans celui, plus facile mais conceptuellement plus faible, de "masterpieces" (chef d'oeuvre) utilisé dans l'ouvrage "Masterpieces of the mineral world" de Wilson, Bartsch et Mauthner publié en 2004. Ce foisonnement de termes n'est pas artificiel, il témoigne d'une prise de conscience des profondes évolutions qui ont affectée la muséologie minéralogique d'une part et les collections privées d'autre part. Il est fort probable que l'article ci-après ainsi que les ouvrages cités inaugurent tout un champ d'investigations sur les collections minéralogiques qui devrait leur donner une meilleure image surtout parmi les sciences naturelles (mais il est vrai que la minéralogie est une science naturelle pas très naturelle car elle contient plusieurs disciplines "dures" comme la cristallographie et la chimie de l'état solide). Ces mutations sont aussi originales comparées à ce que l'on observe dans les autres collections de sciences naturelles et il est probable que la minéralogie joue actuellement un rôle de précurseur.
Préambule
En 1983, Paul Desautels, conservateur de la collection de minéraux de la Smithsonian Institution, affirmait que : "Mineral museums were, and are deathly sick, […] Science had moved off and left them" (les musées de minéralogie ont été et sont frappés d'une maladie mortelle, […] la science s'est déplacée et les a abandonnées).
Ce sinistre constat a-t-il eu, avec vingt ans de recul, les effets néfastes escomptés ? Loin de là, les musées ont connu, ces deux dernières décennies, une période incroyablement faste, un véritable âge d'or. Paul Desautels se serait-il trompé à ce point? Oui et non. Son constat traduit bien une situation ancienne qui était celle de l'après-guerre. Son tort a été de croire que la seule justification d'une collection de minéralogie était la recherche scientifique. Il a eu une vision sommaire des collections : il n'a pas tenu compte de leur histoire complexe et de la multiplicité de leurs missions.
Survol historique des collections de minéraux : de l'utile à l'agréable et vice versa
Apparues avec le développement d'une industrie métallique prospère en Europe, les collections de minéraux ont une histoire durant laquelle le statut des minéraux a fluctué. Les premières ont été constituées au XVe et XVIe siècle par des érudits qui, pour beaucoup, s'inspirèrent de l'histoire naturelle de Pline. Elles étaient surtout utilitaires. Plus tard, au temps des cabinets de curiosités (les Wunderkammer des XVIe et XVIIe siècles), les "beaux" minéraux sont considérés comme des joyaux et sont quelquefois intégrés dans des ouvrages de joaillerie ou des panoplies. Au XVIIIe siècle, ils deviennent des objets de prestige et constituent un grand thème de collection, comparable aux beaux arts. Au XIXe siècle, avec le développement de la minéralogie et de la cristallographie, on les considèrent surtout comme des objets de connaissance scientifique. Ils conservent parfois leur caractère précieux. Ainsi l'essor de l'industrie minière aux Etats-Unis, s'accompagne de la création de collections prestigieuses où l'or et les gemmes ont la part belle face aux spécimens "scientifiques". Les collections se diversifient. Jean-Pierre Alibert, qui fut le découvreur des gisements de graphite de Russie, l'avait bien entrevu, lorsqu'il écrivait en 1901 que : "La collection du Muséum d'Histoire Naturelle intéresse la science pure. La collection de l'Ecole des Mines est destinée à l'étude des minéraux. La collection du Conservatoire des Arts et Métiers a trait à l'industrie. La collection de la Faculté des Sciences à la Sorbonne s'adresse aux artistes et aux savants". Une conclusion s'imposait déjà, il n'y a jamais eu, il n'y a pas et il n'y aura jamais un type unique de collection de minéraux.
Les 60 premières années du XXe siècle, à cause des deux guerres mondiales, est une période de déclin, en France surtout. Les collections institutionnelles intéressent de moins en moins les scientifiques et sont souvent confiées à des personnels subalternes, ayant des notions scientifiques sommaires (Claude Guillemin fait alors figure d'exception). Les collections institutionnelles stagnent, les collectionneurs et amateurs se raréfient. A partir des années 1960, la société des loisirs signe leur renouveau et leur démocratisation. Grâce à un nombre accru d'amateurs et de récoltants ainsi qu'un marché de plus en plus actif, les minéraux deviennent relativement abondants et, pour beaucoup, d'une qualité jusque là inégalée. De somptueuses collections privées sont constituées et les collections institutionnelles, pour peu qu'elles l'aient voulu, se sont considérablement enrichies et renouvelées. La collection de minéraux Jussieu, par exemple, a beaucoup évolué depuis son origine à la Sorbonne : près de 70% des échantillons exposés a été acquis ses quarante dernières années !
Les collections, de qualités diverses, ont proliféré et prolifèrent encore. Les discours sur ce que devrait être une "bonne collection" aussi. Plus que jamais les minéraux sont tiraillés entre les statuts d'objet d'agrément, de prestige, de patrimoine, de savoir ou de recherche. Des polémiques sont apparues. Claude Guillemin, par exemple, a fustigé les conservateurs-acheteurs sous prétexte que : "ce type de conservateur risque de perdre son esprit scientifique, ce qui réagira rapidement sur les collections où le côté esthétique et sensationnel étouffera complètement l'aspect scientifique et didactique qui est leur justification première". A l'opposé, Paul Desautel, figure emblématique des conservateurs-acheteurs et grand animateur du marché minéralogique, a édicté une liste d'aphorismes célèbres qui mettent en avant les spécimens esthétiques et prestigieux ainsi que leur marché. Parmi ces aphorismes on peut citer : "the supply of specimens at any time is directly proportional to the stimulus of applied money" (l'approvisionnement en spécimens a, de tout temps, été proportionnel à l'impulsion générée par l'argent investi) ou bien "a good specimen is always a good specimen and vice versa " (un bon spécimen restera toujours un bon spécimen et vice versa).
La polémique entre les tenants de la collection "scientifique" et ceux de la collection "artistique" s'est émoussée mais elle est encore sensible. A la fin du dernier millénaire, elle a été relayée par une autre polémique, tout aussi radicale, provoquée par l'influence d'un courant "New Age" mâtiné de pseudo-écologie qui a adopté une vision déifiée, animiste ou holistique (tout est dans tout) de la Nature. Dans leurs dérives les plus extrêmes, les adeptes de ce courant voudraient que les minéraux, pour ainsi dire "sanctifiés", ne fassent pas l'objet de transactions commerciales, quitte à ce qu'ils restent définitivement enfouis dans les entrailles de la Terre. De plus, comme les collections incitent à la récolte, il faudrait interdire de collectionner !
Ces polémiques, comme c'est bien souvent le cas, sont stériles à long terme, et n'intéressent que ceux qui y trouvent un plaisir ou un intérêt. Elles ont cependant un effet bénéfique dans la mesure où elles provoquent une réflexion plus profonde sur les collections.
L'offrande aux générations futures
L'une des premières questions qui vient à l'esprit est de savoir ce qui fonde une collection : est-ce une mode circonscrite dans le temps et l'espace, autrement dit à certaines périodes historiques et à certaines cultures ou bien est-ce l'émanation de quelque chose de plus profond ? Pour y répondre revenons à la définition triviale d'une collection, à savoir l'accumulation d'objets qui ne sont pas destinés à la satisfaction de nos besoins immédiats.
Ces accumulations sont attestées dès le Paléolithique (grotte d'Arcy-sur-Cure par exemple). Krzysztof Pomian (2003) y voit une modalité du sacrifice que les vivants offrent au monde invisible, à l'au-delà. Ce sont tout d'abord les offrandes faites aux dieux dans des lieux sacrés qui constitueront les trésors de temple. A peine plus tardifs, les trésors de palais, sont assez similaires : les objets cultuels et les reliques sont remplacés par les objets du pouvoir (pouvoir souvent d'origine divine d'ailleurs), et le temple par un lieu de pouvoir, le palais. En Europe, le Moyen-Âge ne connaît presque que ces deux types de collections.
Les collections se sécularisent dès le XIVe siècle avec les premières collections particulières. Les musées apparaissent plus tard, à la fin du XVe siècle. Cette sécularisation doit grandement à une prospérité retrouvée (Venise est un des premiers grands lieux de collection) et aux découvertes (de l'antiquité, de nouvelles contrées, …). Le contenu des collections change, on y trouve des objets profanes comme les antiquités romaines et grecques, les objets naturels ou de curiosité ainsi que les productions artistiques. A la dimension sacrée des trésors, Krzysztof Pomian substitue une dimension temporelle, futurocentrique : aux offrandes faites aux dieux succèdent les offrandes faites aux générations futures. Ces offrandes témoignent de la ferveur d'une communauté, la fonde et la soude. "Seul un pari sur l'avenir, écrit-il (2003), nous permet de donner à nos activités quotidiennes un sens qui transcende la satisfaction de nos besoin immédiats et de faire aussi en sorte que notre horizon temporel ne se limite pas à celui de nos vies individuelles. A ce titre, il fonde dans nos sociétés le lien entre les générations et tout lien social en général".
La collection de minéraux et ses thèmes
L'importance des collections, en général, étant reconnue, revenons aux collections de minéraux et interrogeons-nous sur ce que l'on y met et ce que l'on doit y mettre pour qu'elles s'inscrivent dans cette offrande aux générations futures, ce pari sur l'avenir évoqué par Krzysztof Pomian ou, en d'autres termes, pour qu'elles s'inscrivent dans notre Patrimoine culturel. Cette tâche n'en est qu'à ces balbutiements, elle est loin de l'état de maturité que l'on rencontre avec les collections de beaux arts. Une première étape consiste à analyser les différents types de collections selon deux dimensions : la première que l'on qualifiera d'horizontale représente leur différentiation thématique et la deuxième, verticale, leurs modalités.
La différentiation thématique permet de classer les collections en plusieurs catégories selon leur destination et leur contenu. Afin d'éviter des distinctions trop subtiles, limitons-nous à la liste réduite suivante :
- La collection pédagogique est destinée à éveiller l'attention des enfants sur les minéraux (et par extension les adultes connaissant peu ce sujet).
- La collection d'enseignement fournit les matériaux à un enseignement spécialisé.
- La collection archive est un "dictionnaire d'objets" où le scientifique, l'enseignant et l'érudit puisent des informations. On y trouve les collections de systématique qui sont focalisées sur un thème particulier (gisement ou famille minérale).
- La collection d'études ou de recherche alimente des dispositifs expérimentaux.
- La collection historique témoigne du travail de nos aînés.
- La collection d'agrément constitue un loisir.
- La collection de prestige, généraliste est destinée à un large public.
- La collection annexe complète une exposition centrée sur un autre thème (une collection dans un musée de la mine par exemple).
Des tiroirs aux cimaises : allers et retours
Les modalités d'une collection font appel à la notion même de sens que l'on donne aux objets que l'on y met. Krzysztof Pomian (1987), par exemple, propose de distinguer les "choses" et les "sémiophores". On verra que l'on peut y adjoindre les "trucs".
Les "choses" ou "objets utiles" se traduisent en minéralogie par les spécimens qui sont consommables, qui peuvent être manipulés, abîmés ou détruits. Certaines collections sont, par leur destination, consommables comme les collections pédagogiques, didactiques et de recherche. Il en est de même de certaines collections d'agrément constituées de spécimens modestes, considérés aujourd'hui comme communs et courants. D'autres le sont plus ou moins comme les collections archives. Etant consommables on suppose que les spécimens sont renouvelables. L'idée que tous leurs objets étaient renouvelables a longtemps grevé et remisé à un second rang les collections de sciences naturelles. La réduction de l'activité minière, le développement de l'urbanisme et des lois de plus en plus contraignantes sur les récoltes artisanales rendent incertain le renouvellement et posent de façon critique le problème de la gestion durable de ces collections. Il est de moins en moins question aujourd'hui de jeter à la benne, certaines d'entre elles sous prétexte de gagner de la place. Il n'en demeure pas moins qu'il faut rester vigilant : des collections utiles, souvent universitaires, sont encore de nos jours menacées.
Les "sémiophores" sont, selon Krzysztof Pomian, "les objets qui n'ont pas d'utilité,[…] mais qui représentent l'invisible, c'est-à-dire sont dotés d'une signification". Cette définition étant posée que doit-on entendre par signification ou sens ? Comme tout concept général, son application à des situations concrètes, a donné lieu à des dissertations sans fin. On commence à mieux le cerner lorsque l'on se remémore l'origine sacrée des premiers objets de collection. Cette lointaine filiation autorise un parallèle entre les types d'objets de collection et ceux d'objets sacrés. Pour illustrer ce parallèle, considérons trois types d'objets sacrés : les reliques, les icônes et les totems et recherchons à quels types de spécimens les rattacher.
Le terme de reliques est le plus facile à cerner. Son utilisation est déjà attestée dans certains musées scientifiques comme celui de l'air et de l'espace (au Bourget) qui possède un "catalogue de reliques". En minéralogie, il cadre bien avec les spécimens dont la principale qualité est leur histoire : en dehors d'elle, ils sont de peu d'intérêt. Ce sont par exemple les échantillons qui ont servi à la détermination d'une espèce nouvelle mais abondante, ceux provenant d'une mine célèbre ou d'un endroit célébré pour une raison ou une autre, ceux ayant appartenus à la collection d'un personnage important, etc.
Le terme d'icônes qualifie bien les spécimens qui par leur qualité, par leur esthétique ou leur dimensions, apparaissent comme des représentants majeurs des richesses du monde minéral. Ils se suffisent à eux-mêmes, ils ont leur propre substance culturelle et n'ont pas besoin d'être le prétexte à autre chose : ils peuvent se passer de qualificatifs historique ou scientifique. Pour une espèce minérale donnée, on peut ranger un nombre plus ou moins important de spécimens sous ce type. De nombreuses collections, par exemple, possèdent au moins un exemplaire de pyrite qui est spectaculaire et unique par sa forme mais qui n'est pas exceptionnel par ses dimensions ou son esthétique.
Les totems sont des spécimens "monstrueux" qui s'imposent aux experts comme les meilleurs ou les "presque meilleurs" connus pour une espèce, comme ce que le musée de Houston appelle les "finest or near-finest known specimens". Ils sont connus et admirés par une communauté de conservateurs et d'amateurs éclairés. Ils constituent une sorte de substratum culturel partagé par cette communauté et par extension le cœur de la culture internationale en muséologie minéralogique. Certains d'entre eux sont même baptisés d'un nom particulier comme ce spécimen de tourmalines sur quartz connu sous le nom de " Le Candélabre" (Smithsonian Institution, Washington). Pour beaucoup il est très improbable qu'ils soient surpassés dans l'avenir. Peu de musées ou de collections privées peuvent s'enorgueillir d'en posséder quelques dizaines.
Par vocation, les "icônes" et les "totems" doivent être vus. Ils sont l'âme d'une collection exposée. Dans notre société où l'image a pris tant d'importance, ils doivent être aussi médiatisables au travers de photographies, sites informatiques, publications, etc.
Les "trucs" enfin représentent les spécimens qui ne s'inscrivent pas dans les catégories que l'on vient de distinguer. Il peut s'agir d'un ancien sémiophore déclassé ou d'échantillons en double qui, pour des raisons statutaires, ne peuvent pas être utilisés (comme objets consommables), ou bien d'un sémiophore "accidenté", par exemple un spécimen ancien (historique) d'une espèce commune dont on perdu l'histoire, l'étiquette le plus souvent. Il peut s'agir de collections entières, non inventoriées et inaccessibles, sédimentées au fond des tiroirs ou des caves. L'accumulation de trucs pose le problème de l'adéquation entre les ambitions d'une collection et les moyens de sa gestion. Il pose incidemment la question des possibilités offertes à une collection pour se défaire des spécimens déclassés, ceux qui n'ont pas tenu le pari sur les générations futures.
Les sémiophores constituent le Patrimoine culturel, celui des musées. On devrait donc les trouver dans les collections accessibles aux public. Ce n'est pas toujours le cas : des collections privées somptueuses sont encore cachées (l'état n'a pas le monopole du Patrimoine) et à l'inverse trop de collections accessibles au public présentent des "choses" ou des "trucs". La constitution d'un Patrimoine implique deux démarches (futurocentriques) pour chaque génération : la première est de trier les objets que lui ont légué la génération précédente et la seconde est de le renouveler avec d'autres objets. Ce qui était important à une époque ne l'est pas nécessairement à une autre. Souvenons-nous par exemple de l'importance considérable qu'avaient les concrétions au XVIIIe siècle ou bien les minéraux du Vésuve au XIXe. Le statut d'un sémiophore n'est donc pas garanti. A l'inverse une "chose" ou un "truc a très peu de chance de devenir un sémiophore.
Les collections minéralogiques aujourd'hui : au cœur de multiples enjeux
Il est bien loin le temps où les collections de minéralogie (institutionnelles surtout) étaient confiées à des personnes dont le premier mérite était leur passion. Notre époque connaît un engouement sans pareil pour les expositions et les musées qui sont maintenant une composante essentielle de la très prospère industrie du tourisme. Des enjeux et des intérêts importants gravitent autour d'eux. Les scientifiques y reviennent et à eux, se sont ajoutés les muséologues, les scénographes, les architectes, les spécialistes de la communication, les politiques, etc.
Un grand changement est apparu : à la collection s'est substitué le concept d'exposition. Le mobilier, l'architecture et les moyens de présentation ont été révolutionnés : la collection de minéraux de Jussieu, avec son mode d'éclairage et ses vitrines originales, a joué un rôle de précurseur en ce dernier domaine.
Ce changement a ouvert, pour les collections accessibles au public, une période où leurs missions et leurs objectifs ont été âprement discutés. Une extension malheureuse en a été les attaques contre les collections anciennes qui présentaient un grand nombre de spécimens. La fin de la "dictature de l'objet", sa "désacralisation" (sic) ont été réclamées. Elles se sont accompagnées d'une grave dépréciation : l'objet n'a plus de sens ou de signification en lui-même en tant qu'objet unique, esthétique et précieux. Il devient utilitaire, porteur de sens, prétexte, illustration, support à une exposition dont les objectifs sont pédagogiques scientifiques, historiques, philosophiques, idéologiques, etc., et où les panneaux de textes et les moyens audiovisuels occupent l'espace. Cette désacralisation a conduit au concept de "musée sans objet" qui a fait florès il y a peu de temps et qui s'est traduit par un échec cinglant. Les visiteurs d'une exposition ne se déplacent pas pour avoir des informations sur une culture scientifique qu'ils peuvent avoir en mieux chez eux avec le réseau internet. A l'inverse, chose imprévue, ils se déplacent pour voir de près, "pour de vrai", les objets présentés sur les sites internet.
Si nul n'ose actuellement se référer au concept de musée sans objet, certains de ses effets se font encore ressentir. Chacun connaît quelques musées récents mais presque vides. La découverte des nouveaux moyens d'exposition a réduit la collection à une de ces composantes : la pédagogie. Dans cette optique, certains voudraient aussi donner à des collections d'enseignement (de travaux pratiques) le statut de musée. Là encore, une fois de plus, comme Paul Desautel l'a fait jadis, on a oublié les différentiations thématiques et les modalités d'une collection.
On ne doit pas faire d'une collection ce qu'elle n'est pas et lui fixer des objectifs qui ne sont pas les siens. On ne doit pas non plus lui en fixer qui la dévalorisent. Certains théoriciens de l'exposition voudraient encore transformer des musées historiques en centre d'interprétation (dont la vocation est strictement pédagogique), oubliant, comme l'a remarqué Jacques Deferne (1996), conservateur au muséum d'histoire naturelle de Genève, qu' : "un musée n'est pas un établissement scolaire".
Les grandes collections centenaires, comme celle de Jussieu, sont plurales : elles incluent plusieurs thématiques et plusieurs modalités. Leurs missions pédagogiques, didactiques et scientifiques sont bien inscrites dans leurs activités. Elles constituent, avec les activités de conservation, leur quotidien. Elles renouvellent leur public par la réalisation régulière d'expositions temporaires. Elles évoluent aussi constamment au gré des nouvelles découvertes. Leur tâche la plus difficile, celle qui demande une expertise acquise après de nombreuses années, est la constitution du Patrimoine, le pari sur l'offrande faite aux générations futures. Elle réclame, rappelons le, deux démarches : la première sur le tri des spécimens anciens et la seconde sur l'acquisition de "sémiophores".
En guise de conclusion provisoire
Ces dernières décennies ont été marqués par un grand changement dans la perception des musées de minéralogie. A leur mission pédagogique et scientifique s'est surajoutée une dimension patrimoniale qui répond à une demande sociétale forte. Pour un public de plus en plus nombreux, la vision des minéraux a été révolutionnée : de simples cailloux n'intéressant qu'un aréopage d'érudits ou de chercheurs spécialisés, ils sont devenus des objets spéciaux et précieux comparables aux œuvres d'arts. Ils sont devenus des objets de Patrimoine dans le sens le plus noble du terme. Du chemin reste cependant à parcourir, car ils sont dépréciés par certains. Dans une période où notre pays découvre et acclame les arts premiers pourquoi ne pas reconnaître que l'un des premiers arts est celui que la Nature nous a offert au travers des minéraux ?
Bibliographie sommaire
- Alibert Jean-Pierre, Plaquette inaugurale, Paris, 1901
- (Deferne Jacques) Collectif, Musées et Médias, pour une culture scientifique et technique des citoyens, Rencontres culturelles de Genève, 1996
- (Desautel Paul) Chamberlain Steven C., 9th Rochester Academy of Science mineralogical honors Paul E. Desautels, Rocks and Minerals, jan-feb (1983)p.5-11
- Collectif, Des expositions scientifiques à l'action culturelle, des collections pour quoi faire ?, colloque international de Muséologie, Paris, 1998
- Collectif, Des collections en sciences de la terre, pour quoi faire ? résumés de la table ronde organisée au muséum d'histoire naturelle de Paris , 15-16 octobre 2002
- Guillemin Claude, Evolution de la minéralogie des gens du monde, Bulletin de la Société française de Minéralogie et Cristallographie, 101(1978)p.124-132
- Lugli Adalgisa, Naturalia et Mirabilia, Adam Biro, Paris, 1998
- Pomian Krzysztof, Collectionneurs, amateurs et curieux, Gallimard, 1987
- Pomian Krzysztof, Des saintes reliques à l'art moderne, Gallimard, 2003
- Wendel Wilson, The History of Mineral Collecting (1530-1799), The Mineralogical Record, vol.25, 1994
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